
Le hardware comme idéologie : entretien avec Austin Federa
Introduction
Les blockchains ne fonctionnent pas grâce à l’espoir. Elles fonctionnent grâce aux câbles, au consensus et à la conviction silencieuse de celles et ceux qui bâtissent des systèmes invisibles aux yeux du monde.
Austin Federa a passé l’essentiel de sa carrière à naviguer entre le visible et l’invisible. Dans le marketing et la communication — de ses débuts au Boston Globe jusqu’à la construction des récits autour de Solana — l’architecture est rhétorique : il faut poser des poutres de sens, les relier par un récit et espérer que la structure résiste au regard permanent du public. Dans le hardware, l’architecture est littérale : silicium, topologie et latence, là où le véritable travail s’effectue hors de notre vue.
À une époque où les empires numériques naissent et s’effondrent selon la solidité de fondations invisibles, le hardware n’est pas qu’une machine : c’est une idéologie incarnée. Il dépasse les simples circuits pour dicter silencieusement notre manière de nous connecter, de calculer et de créer. Federa a joué un rôle clé dans la manière dont la blockchain la plus rapide du marché s’est présentée au monde, traversant des périodes turbulentes en tant que responsable de la stratégie à la Solana Foundation. Aujourd’hui, en tant que cofondateur de DoubleZero, il est passé des messages aux mécanismes et construit un nouvel Internet conçu spécialement pour la prochaine ère des systèmes distribués.
Je voulais comprendre ce qui se passe lorsqu’un conteur devient architecte — lorsque la personne qui a façonné l’identité publique d’un protocole entreprend d’en façonner l’infrastructure privée. Cet entretien porte sur cette transition : de la clarté narrative à la clarté du réseau.
Cette conversation a été éditée et condensée par souci de concision.
Entretien
Origines et vision du monde
Ichigo : À quinze ans, vous avez fait beaucoup de bruit chez Apple en réussissant à exécuter une version protégée d’OS X sur votre ordinateur portable Dell. Était-ce votre première véritable incursion dans le bricolage hardware ? Qu’est-ce qui vous attirait dans le hardware ?
Federa : Oui, c’est peut-être un bon point de départ pour parler de moi : j’ai une forme légère à modérée de dyslexie, ce qui rendait vraiment très difficile l’apprentissage d’une langue étrangère, par exemple. J’ai essayé d’apprendre l’espagnol au lycée, mais ça n’a tout simplement pas pris. À l’université, j’ai fini par choisir le latin parce que, franchement, c’était plus facile : on ne vous demandait pas de le parler, le travail consistait à traduire. Ce genre d’approche me convenait mieux.
La même chose s’est produite avec la programmation. Il y a des aspects que je peux saisir et comprendre, mais je ne suis tout simplement pas fait pour devenir un excellent développeur. Si vous me mettez devant une fenêtre de code vide, je… ça ne donnera rien. Mais le hardware me semblait différent. Surtout à quinze ans, quand votre cerveau est encore en plein développement. Cela paraissait plus concret, plus structuré. Franchement, il y a moins de variables que dans le software.
Donc oui, au collège, je construisais mes propres PC gaming. J’avais même une petite activité — je n’irais pas jusqu’à parler d’entreprise — et j’ai assemblé puis vendu quelques systèmes à d’autres personnes. C’étaient des machines avec refroidissement liquide, à une époque où leur construction était réellement difficile. Aujourd’hui, il suffit de commander les composants en ligne, mais à l’époque, il fallait vraiment trouver soi-même comment faire.
J’ai toujours été assez doué pour gérer des logiciels appliqués à un problème précis ou assembler le code d’autres personnes afin d’en faire quelque chose d’utile. Mais le hardware était ce qui me semblait naturel, ce qui me permettait vraiment d’assembler les pièces. C’est ce qui m’a séduit.
Malgré cet intérêt précoce, vous avez fait un détour universitaire. Vous avez étudié les sciences politiques, les sciences de l’environnement et l’économie — des domaines que l’on associe rarement au hardware. Qu’est-ce qui vous a attiré vers ces disciplines et comment ont-elles façonné votre manière de penser aujourd’hui ?
Quand j’étais plus jeune, probablement au début de l’école primaire, j’étais vraiment passionné de sciences. Vraiment à fond. Je fréquentais une école inhabituelle — pas exactement une école Waldorf, mais un établissement qui associait enseignement scolaire et vaste terrain à explorer. Les récréations étaient amusantes : on construisait des barrages dans les ruisseaux et on causait toutes sortes de problèmes. C’était une expérience différente et, à cette époque, j’étais vraiment plongé dans cet univers scientifique.
Au collège et au lycée, j’ai commencé à explorer davantage les sciences humaines. Elles sont devenues intéressantes à mes yeux, j’y ai vraiment pris goût et, lorsque je suis arrivé à l’université, c’est ce que je voulais étudier. J’ai intégré une université d’arts libéraux sans aucune ambition de devenir ingénieur.
Ironiquement, beaucoup de mes amis avaient cette ambition — la plupart ont suivi des cursus d’ingénierie, même dans des universités d’arts libéraux. L’un des hommes qui travaillent avec moi aujourd’hui, Ben, était d’ailleurs dans le même lycée que moi. Il a fini par étudier l’ingénierie à Dartmouth. Même dans ce cercle, j’étais donc entouré de personnes qui se plongeaient dans des domaines techniques, tandis que j’étudiais les sciences politiques, les sciences de l’environnement et l’économie — autrement dit, un diplôme en blockchain.
Pour moi, l’ingénierie n’a jamais semblé « facile », mais les problèmes paraissaient plus directs. Les sciences humaines et sociales semblaient plus désordonnées, plus ouvertes. C’est ce qui m’attirait.
Franchement, je pense que, si vous avez le luxe de pouvoir en profiter, l’université est la seule période de votre vie où vous pouvez explorer sans jugement, avec le courage de suivre vos curiosités d’une manière rigoureuse sur le plan académique. J’en ai donc profité.
Votre biographie contient cette phrase : « Tout est ordinateur. » Ce mantra suggère une vision du monde dans laquelle le hardware n’est pas simplement un ensemble d’outils, mais quelque chose de plus fondamental pour la réalité. Comment vos premières expériences, comme le hack d’Apple, puis votre parcours universitaire ont-ils façonné cette philosophie ?
Je crois que je n’ai pleinement compris tout cela qu’il y a trois ou quatre ans. Je discutais avec Kevin Bowers — et sans vouloir revenir trop vite à Solana — mais j’ai toujours eu le sentiment que la distinction entre hardware et software était quelque peu arbitraire.
Nous sommes entrés dans une phase où l’on ne pense même plus au hardware : on exécute simplement des choses sur des instances virtualisées. D’un côté, c’est élégant, mais de l’autre, cela ne correspond pas vraiment à la manière dont les ordinateurs fonctionnent réellement. Pour reprendre le projet Hackintosh, par exemple, tout reposait sur les jeux d’instructions. J’ai dû faire croire à un CPU Dell qu’il disposait d’instructions qu’il n’avait pas, et il lui arrivait de planter brutalement. C’était l’un de ces moments où l’on comprend que la frontière entre software et hardware n’est pas aussi nette qu’on le pense.
J’ai aussi grandi en lisant beaucoup de science-fiction — des livres comme Accelerando de Charles Stross — dans lesquels une seule avancée informatique change la trajectoire de tout le reste. Cela a façonné ma manière de concevoir les systèmes : nous devons accorder plus d’attention à ce qui se passe à bas niveau, car c’est là que réside le véritable effet de levier.
Une grande partie de tout cela vient simplement de plusieurs années d’apprentissage informel autour du hardware. Ma philosophie générale est que, si vous en apprenez suffisamment autour d’un sujet, vous finirez par le comprendre. L’apprentissage structuré, progressif et fondé sur des manuels ne m’a jamais vraiment convenu : j’avais toujours l’impression qu’il me manquait quelque chose. Mais si vous continuez à tourner autour du problème, la vision d’ensemble finit par apparaître.
C’est assez drôle, mais les cours de mathématiques n’ont jamais eu pour moi le même déclic que pour certaines personnes. C’était difficile, en partie parce que l’enseignement suppose que l’on commence par une version très élémentaire avant d’aller de plus en plus loin. Ce n’est que bien plus tard que je me suis dit : « Oh, tout est complètement faux et cela n’a rien à voir avec la manière dont les mathématiques fonctionnent réellement. » C’est simplement la façon dont nous les enseignons depuis quelques centaines d’années. Nous passons à côté de certains fondements, et les mathématiques deviennent une infrastructure. Cela nous rappelle que même les notions abstraites finissent par se concrétiser dans le fonctionnement réel des systèmes.
Oh, je suis entièrement d’accord. Quand je me suis assis pour apprendre seul les mathématiques derrière la ZK, je me suis demandé pourquoi on ne m’avait jamais enseigné la moitié de ces notions. Même quand vous essayez simplement de les lire, vous rencontrez toutes ces lettres étranges, puis vous réalisez que cet étrange « E » n’est qu’une boucle for. Il existe tout un ensemble de connaissances supposées qui créent des problèmes de communication.
De la communication aux protocoles
Voilà une bonne transition, car vous vous êtes longtemps consacré à la communication. Les professionnels de la communication sont obsédés par la clarté, tandis que les ingénieurs hardware sont obsédés par la latence. Voyez-vous des parallèles entre la création d’un hardware performant et celle de récits performants ?
Dans une certaine mesure. Je dirais que la principale différence est que les deux systèmes doivent fonctionner, mais que l’aspect technologique doit fonctionner dans un sens beaucoup plus littéral que la communication.
Sur le plan narratif, vous pouvez construire autour d’un produit, d’un candidat ou d’un morceau de code une histoire qui ne reflète pas réellement ce qu’il fait. Ripple est un exemple classique : les gens disaient « Eh bien, un jour, toutes les banques en auront besoin. » D’accord, peut-être… mais quel est le chemin concret pour parvenir à ce résultat ?
On voit aussi cela en permanence dans la société. Le slogan de la pandémie de COVID, aplatir la courbe, en est un excellent exemple. C’est un récit extrêmement accrocheur, mais aplatir la courbe n’est pas une finalité — cela ne résout pas le COVID. Même chose avec des slogans de manifestation comme cessez-le-feu, maintenant. Par définition, un cessez-le-feu est temporaire. Le slogan fonctionne comme cri de ralliement, mais il ne rend pas compte de la situation dans son ensemble. Les récits peuvent être incroyablement tenaces, même lorsqu’ils ne correspondent pas à la réalité sous-jacente.
La même chose s’est produite avec l’ultrasound money. Cela n’a jamais vraiment eu de sens sur le plan technique, mais cela a donné aux gens une cause autour de laquelle se rassembler. La structure narrative tend donc à être très différente de la structure technique d’un produit.
Cela dit, vous devez réfléchir à l’histoire que vous voulez que votre produit raconte avant de le construire. Amazon a cette célèbre formule selon laquelle il faut rédiger le communiqué de presse avant la fiche produit. Elle existe depuis toujours, mais les gens l’oublient. Il faut commencer avec une intention claire. Je pense que beaucoup de projets d’ingénierie ne démarrent pas avec cette intention. Ils commencent par une série de problèmes distincts que quelqu’un cherche à résoudre, et l’on finit avec un assemblage de solutions plutôt qu’avec un ensemble plus cohérent.
Honnêtement, c’est pour cela que les meilleures prouesses d’ingénierie surviennent souvent en temps de guerre. Dans ces moments-là, on part d’exigences strictes : il nous faut un avion capable de passer de la piste à 40 000 pieds en moins de dix minutes, avec telle autonomie et telle vitesse. Peu importe qu’il soit laid : il répond aux exigences et on en construit un millier. C’est une forme d’ingénierie très différente de celle qui consiste à travailler sur des problèmes sans vision claire de l’objectif recherché.
On dirait qu’une grande partie du travail nécessaire à la création de récits ou d’un hardware performants est presque invisible par conception. Comment rendre une chose assez visible pour attirer les développeurs, mais suffisamment invisible pour que l’expérience soit fluide pour l’utilisateur final ?
Je dirais que très peu de choses qui changent réellement le monde appartiennent à cette catégorie de l’invisible par conception. Lorsque Internet est apparu, par exemple, son arrivée a fait énormément de bruit. Les gens ont dû se familiariser avec les lignes téléphoniques et d’étranges coupleurs acoustiques — des produits difficiles à utiliser, mais reposant sur une technologie transformatrice.
On peut en dire autant des GPU. Lorsque NVIDIA a lancé CUDA, ce n’était pas vraiment un nom connu du grand public, mais il l’est devenu parmi les ingénieurs. Tout le monde connaissait Sun Microsystems pour des raisons similaires. Ces moments ne correspondaient pas à de simples optimisations : c’étaient des changements de dimension.
Comparez cela au changement de fournisseur hardware : Cisco, Juniper ou Arista. Les différences sont importantes, certes, mais surtout progressives. Ce qui retient l’attention du public, c’est une innovation si disruptive qu’il est impossible de l’ignorer. C’est pourquoi tout le monde connaît ChatGPT et, avant lui, Bitcoin.
Pour moi, cela dépend donc de la situation : si vous construisez une optimisation, elle n’a peut-être pas besoin d’être « vue ». Mais s’il s’agit d’une véritable percée, sa visibilité viendra naturellement. Les gens la découvrent parce qu’elle permet de faire quelque chose qui était fondamentalement impossible auparavant — comme lorsque SpaceX rattrape une fusée avec une paire de baguettes.
Pour parler davantage de ces changements disruptifs, vous avez travaillé pour Solana Labs, puis pour la Solana Foundation. Auparavant, vous aviez plutôt une expérience dans le marketing et la communication, du Boston Globe à Bison Trails. Comment êtes-vous arrivé chez Solana ? Qu’est-ce qui vous y a conduit ?
Oui, c’est une bonne question. J’ai obtenu mon diplôme universitaire en 2013 et je me suis demandé si je voulais ou non suivre un doctorat. J’étais alors dans une phase où je recherchais quelque chose d’un peu plus concret.
Je me souviens avoir consulté le site du NBER, où sont publiés tous les articles d’économie. Quelqu’un avait écrit un article sur le NBER lui-même, ce qui est probablement ce que les sciences sociales peuvent produire de plus méta. Je l’ai regardé : il avait trois auteurs et n’avait été téléchargé que cinq fois. On se dit alors : incroyable, absolument personne ne lit ces publications. Ce travail fait-il réellement une différence ?
Le journalisme a été une sorte d’étape pour moi. Je crois que l’engagement citoyen est très important pour la société et qu’il nécessite un certain degré de connaissance et de sensibilisation. Travailler au Boston Globe m’a permis de voir comment les récits se construisent en temps réel, et j’ai pu contribuer à diffuser beaucoup d’informations pour aider les gens à se forger une opinion sur le monde et à être mieux informés. C’est le premier endroit où je me suis dit : je peux vraiment accomplir quelque chose ici.
Mais j’ai constaté que beaucoup de mes collègues n’étaient pas particulièrement bons, dans le sens où ils n’abordaient pas leur travail comme s’il était porté par une grande mission. Je ne veux pas travailler dans un endroit où les gens ne semblent pas passionnément investis dans ce qu’ils font.
C’est en partie ce qui m’a attiré vers les startups. Dans cet univers, les gens sont obsédés — parfois de manière déraisonnable — mais on ne se demande jamais si cela leur tient à cœur. Tout le monde avance vite et essaie de lancer quelque chose. Cette énergie était vraiment différente de tout ce que j’avais connu auparavant.
Je suis donc passé du journalisme à la communication, puis aux campagnes, au conseil et enfin à la tech. Mon premier véritable emploi à temps plein dans la crypto était chez Republic, où j’ai participé au lancement de Republic Crypto, très axé sur l’investissement. Je suis ensuite parti chez Bison Trails, une entreprise d’infrastructure blockchain qui est finalement devenue Coinbase Cloud. Des personnes vraiment formidables sont issues de cette organisation.
Et donc, vous savez, je ne voulais pas travailler pour Coinbase — cela ne me semblait tout simplement pas être le bon choix. Bison Trails était en cours d’acquisition, j’allais bientôt perdre mon poste et je passais des entretiens avec de nombreuses Layer 1 et Layer 2.
Pour prendre un peu de recul, Bison Trails faisait alors fonctionner environ 65 % du réseau Ethereum 2.0 pendant la phase Beacon Chain. J’étais plongé dans la feuille de route d’ETH 2.0, à l’époque où son lancement devait se faire avec 56 shards, puis évoluer jusqu’à un millier de shards avant que cette partie de la feuille de route ne soit abandonnée.
Je revenais constamment à cette question : comment Uniswap va-t-il fonctionner dans un écosystème shardé ? Allons-nous avoir un shard Uniswap ? Un shard Aave ? Comment tout cela va-t-il fonctionner ? Il y avait beaucoup d’explications vagues autour des bridges, accompagnées de « nous trouverons bien une solution ». Vous voyez, ce genre de choses. Je posais sans cesse une variante de cette question à tous les fondateurs avec lesquels je passais des entretiens. Tout le monde mettait en œuvre une forme de sharding.
Je me souviens avoir demandé à Toly comment les shards allaient fonctionner. Il a ri et m’a répondu qu’ils ne fonctionneraient jamais : tout devait se trouver dans une seule machine à états globale. C’était la première analyse crédible que je voyais sur ce à quoi ressemblerait réellement l’avenir des shards, et non un groupe de spécialistes du software agitant vaguement les mains en disant que nous trouverions une solution plus tard. C’est à ce moment-là que je me suis dit : je n’ai aucune idée de la réussite future de Solana, mais je vais énormément apprendre ici.
Construire DoubleZero
Bien entendu, votre parcours chez Solana parle de lui-même. Vous avez finalement quitté la Solana Foundation en décembre 2024 pour cofononder DoubleZero. Y a-t-il eu un déclic précis qui vous a convaincu de créer un nouveau protocole axé sur l’infrastructure réseau ?
Il n’y a pas eu un moment précis. Nous avons traversé l’effondrement de FTX et, pendant un certain temps, tout le monde a dû se mobiliser. Mais début 2024, la Foundation accomplissait un bon travail tout en devenant moins pertinente pour l’écosystème, ce qui était un signe de réussite puisque son influence diminuait.
Le travail entrait davantage dans une phase de maintenance, avec la poursuite de la mission. Des personnes comme Dan Albert expliquent qu’il faut conserver des équipes pour assurer la stabilité à long terme. Pour moi, la question était la suivante : est-ce que je veux faire cela, ou tenter de devenir fondateur et de construire quelque chose de nouveau ?
Je ne voulais pas construire quelque chose qui concurrence Solana, ni simplement une autre application sur son réseau. Il n’y a rien de mal à cela, mais passer de la direction de la stratégie à la Foundation à la création d’un projet comme un protocole DeFi aurait créé un problème de double allégeance : il aurait été difficile d’abandonner mon ancien rôle.
Lorsque vous envisagez de devenir fondateur, vous devez vous demander : pourquoi est-ce que je fais cela ? Est-ce pour l’image ou pour autre chose ?
Une grande partie de la question se résume à ceci : êtes-vous meilleur dans ce domaine que tous ceux qui essaient actuellement ? Les fondateurs de startups ne sont pas les meilleurs au monde — s’ils l’étaient, ils seraient ailleurs. Tout repose sur cette combinaison d’opportunité, de vocation et de timing.
Les discussions autour de Firedancer m’ont convaincu que Solana devait aller au-delà de l’Internet public pour atteindre son potentiel. C’est avec cet objectif que nous avons entrepris de construire DoubleZero.
Pour les personnes qui ne la connaissent pas, pouvez-vous expliquer l’architecture à deux anneaux de DoubleZero ? Quels grands problèmes résout-elle ? Je m’intéresse à la manière dont DoubleZero a choisi cette architecture. Quelles autres options ont été envisagées ?
On peut aborder la question ainsi : dans quels domaines les blockchains sont-elles vraiment mauvaises ? Pour réfléchir aux systèmes, j’aime partir non pas de ce qu’ils devraient faire, mais de ce qu’ils font mal. Les blockchains sont mauvaises pour la propagation de l’état et le partage des ressources.
Concernant le partage des ressources : si vous exécutez une application sur AWS ou Google Cloud, toute leur infrastructure de cybersécurité vous protège — le centre de données constitue votre couche de défense. L’objectif de DoubleZero est d’exploiter le partage des ressources afin que toute attaque massive devienne un problème pour le centre de données ou le FAI.
Solana peut être dégradée par des attaques DDoS qui n’affecteraient ni Netflix ni Bank of America. Si nous déployons des couches de défense devant chaque validateur, la relation est individuelle. Mais un seul boîtier de défense FPGA peut protéger des dizaines de validateurs en aval. Sans cela, il faudrait installer des FPGA à 20 000 dollars dans chaque validateur, ce qui est intenable — et cela n’améliore pas la connectivité.
L’architecture à deux anneaux découle de deux objectifs :
- Protéger les validateurs contre le spam, les signatures non valides et les données indésirables
- Accélérer la couche réseau
Accélérez le réseau sans défense et vous aurez simplement créé un meilleur outil DDoS. Ajoutez une défense sans vitesse et vous le rendrez seulement plus résilient, pas plus rapide. Nous voulons atteindre un million de TPS sur le mainnet avec 2 000 nœuds dans le monde — c’est là que la fibre intervient.
En dehors des requins, quels sont les principaux risques techniques ou les questions encore ouvertes auxquels DoubleZero doit faire face pour contribuer à atteindre ce million de TPS tant attendu avec 2 000 nœuds dans le monde ?
Il y en a plusieurs. J’aimerais que cela soit mieux accepté dans le secteur. Beaucoup de personnes ne parlent pas des problèmes qu’elles doivent encore résoudre. Dans notre cas, dès que l’on passe à une infrastructure physique, il faut que des humains branchent des câbles et effectuent toutes sortes de petites opérations susceptibles de déclencher des événements au niveau du protocole.
L’un de nos principaux enjeux consiste à tester l’intégrité des liaisons. Dans le Web2, vous engageriez un tiers pour brancher des appareils, effectuer des mesures et certifier la vitesse d’un câble. Pour des raisons évidentes, nous ne voulons pas de cela. Nous construisons donc un système dans lequel le logiciel de ma fibre exécute un test de vitesse sur la vôtre. C’est un problème de vérifiabilité qui se manifeste dans le monde réel. Dans le software, vous bénéficiez des magnifiques propriétés des signatures et de la sécurité cryptographique, mais rien de tout cela ne s’applique au monde physique.
L’un des défis auxquels nous sommes confrontés dans ce domaine est de déterminer comment faire cela d’une manière aussi trustless que possible, tout en offrant des performances cent fois supérieures à celles de l’Internet public. L’un de nos avantages appréciables est qu’aucun fonds n’est stocké sur le réseau DoubleZero. Ce n’est pas un réseau de smart contracts. En ce sens, nous n’avons pas la garde des fonds des utilisateurs et nous n’avons donc pas besoin des modèles de sécurité économique utilisés — ou que les gens pensent devoir utiliser — sur Ethereum ou Solana.
Nous avons énormément d’autres choses à faire. Nous développons aussi des données priorisées, une sorte de Flash Boys pour la blockchain dans le style du HFT, ce qui sera très intéressant.
Vision d’avenir et réflexions personnelles
En regardant vers l’avenir, que prévoit la feuille de route de DoubleZero pour les deux prochaines années ? Qu’aimeriez-vous accomplir ?
La priorité absolue est d’attirer autant de stake que possible sur le réseau afin que les développeurs de protocoles puissent repousser davantage les limites. Le Saint Graal : d’ici deux ans, Solana doit fonctionner à au moins 100 000 — voire un million — de TPS. Sinon, ce sera un échec.
Bien sûr. Une grande partie de cette conversation a porté sur les blockchains. Quel cas d’usage non lié à la blockchain avez-vous hâte de voir, ou aimeriez-vous voir, mis en œuvre sur DoubleZero ?
Nous en avons déjà un exemple, ce qui est plutôt formidable. Shelby est un système de stockage concurrent de S3 et Cloudflare R2, construit sur DoubleZero. C’est un projet de token, mais il s’agit fondamentalement d’un stockage flash décentralisé et rapide. C’est intéressant, car nous disposons désormais de nombreuses applications réellement capables de concurrencer les systèmes centralisés.
L’entraînement de l’IA et les données de charge de travail suscitent également de l’intérêt — c’est plus difficile, mais passionnant. OpenAI est d’ailleurs l’un des plus grands utilisateurs de fibres sous-marines reliant des centres de données, il y a donc clairement quelque chose à explorer.
Avec le recul, vous avez endossé de nombreux rôles : bricoleur, communicant, stratège, fondateur. Quelle chose auriez-vous aimé savoir plus tôt dans votre carrière ?
Quand j’étais plus jeune, je me préoccupais trop de ce que les autres pensaient que je devais faire ou de ce que la société attendait de moi. Cela comporte de bons côtés — une grande partie des problèmes de la culture moderne des influenceurs vient du manque de fondements moraux ou philosophiques. Mais il faut être prêt à prendre des risques.
Rien ne dure aussi longtemps qu’on le pense. À ma sortie de l’université, un sénateur américain m’a conseillé d’étudier le droit. À l’époque, je n’étais pas fait pour cela, mais j’aurais dû reconsidérer cette possibilité plus tard. Je ne regrette pas de ne pas l’avoir fait, mais quelqu’un m’avait dit que j’en étais capable et je ne l’ai pas cru. Avec le recul, cela aurait pu être intéressant.
Questions-réponses express
Quelle est la technologie « invisible » que vous admirez le plus ?
Les systèmes de gestion technique des bâtiments — ces équipements CVC de qualité industrielle qui maintiennent les bâtiments à une température et une humidité parfaites. On ne les apprécie pas suffisamment, alors qu’ils constituent un excellent exemple de technologie qui améliore nos vies de manière invisible.
Quel est le problème humain ou organisationnel le plus difficile lorsque l’on construit une infrastructure faite pour durer ?
Cela dépend du niveau. En général, c’est la conception des incitations : les défaillances d’infrastructure proviennent de différences dans les horizons temporels ou les hypothèses budgétaires. Dans le monde physique, par exemple pour les routes, elles viennent d’une mauvaise compréhension initiale du système — les fondations n’ont pas été conçues pour ce volume. Dans le software, la complaisance est la menace.
Prenez United Launch Alliance et SpaceX : ULA a tout fait dans les règles, mais en s’appuyant sur de fausses hypothèses de sécurité dictées par l’aversion au risque de la NASA. Elon a renversé la logique en acceptant l’échec au sein d’une structure privée.
On ne mesure généralement pas assez l’influence qu’exerce sur le résultat la structure chargée de construire quelque chose. Comme le dit ce vieil adage : « Montrez-moi un organigramme et je vous montrerai vos priorités organisationnelles. »
Quelle est la chose la plus surmédiatisée dans Solana actuellement ?
Je ne suis pas certain que quoi que ce soit soit actuellement surmédiatisé. Il y a six mois, j’aurais répondu les memecoins, mais l’engouement semble maintenant proportionné.
Je pense toutefois que les gens ont une vision bien trop court-termiste concernant les États-Unis. Je crois fermement que les États-Unis peuvent devenir le centre mondial de la crypto. Mais je vois des protocoles qui abandonnent leur fondation internationale pour devenir une 504 ou une DUNA (association décentralisée à but non lucratif et non constituée en société). Et franchement, imaginez qu’Alexandria Ocasio-Cortez devienne présidente en 2028 ? Avec le recul, cela paraîtra plutôt mauvais.
Aux États-Unis comme dans Solana, les gens sont très optimistes à propos de l’administration actuelle. Je place beaucoup d’espoir en elle et je pense qu’elle a accompli un travail remarquable, notamment avec les changements à la SEC. Mais les changements qui ne sont pas adoptés par le Congrès peuvent simplement être annulés par l’administration suivante, n’est-ce pas ? Nous devons créer un changement durable.
Quel est votre appareil hardware préféré parmi tous ceux que vous avez possédés ?
Probablement mon ancien appareil photo Fuji XT2 — un numérique hybride doté d’interfaces analogiques et tactiles. C’était un plaisir de photographier avec lui, et rien d’autre n’était conçu ainsi à l’époque.
Quelle civilisation choisissez-vous généralement dans Sid Meier’s Civilization 7 ?
Oui, haha, la réponse ne sera pas rapide — vous avez ouvert une boîte de Pandore qui pourrait nous occuper pendant des heures.
Hmm, je pense que le septième volet était vraiment difficile à sa sortie et qu’il a suscité beaucoup de critiques, mais il est devenu un jeu très solide et bien structuré. À ce stade, certaines simplifications dans la conception des mécanismes ne me satisfont pas. Les points d’ère et l’influence que l’on pouvait exercer me manquent, notamment la possibilité de prendre le contrôle des villes adverses grâce à la culture.
En général, j’ai tendance à choisir un dirigeant davantage axé sur la science. Dans Civ 7, je m’amuse beaucoup avec une sorte d’association entre la civilisation de Carthage et César comme dirigeant. C’est une stratégie de domination militaire à pleine puissance, dont on a ensuite beaucoup de mal à se remettre au deuxième âge parce qu’on s’étend très rapidement à l’excès.
Quand le mainnet de DoubleZero sera-t-il lancé ?
Notre objectif est de le lancer avant la mi-octobre. Tout dépend de l’ingénierie.
Conclusion
En retraçant le parcours d’Austin Federa — de l’adolescent qui hackait du hardware au stratège racontant l’ascension de Solana, puis au pionnier des réseaux souterrains de DoubleZero — nous découvrons une vérité profonde : l’invisible engendre souvent la révolution.
Ce qui avait commencé comme un échafaudage rhétorique s’est transformé en tendons de silicium, où la latence n’est pas seulement une métrique, mais une frontière à conquérir à l’ère numérique.
La réflexion de Federa nous rappelle qu’une véritable innovation exige une intention claire, qu’il s’agisse de créer des récits marquants ou de forger des liaisons incassables. La complaisance corrode, et l’engouement s’estompe en l’absence de racines durables.
L’avenir est prometteur : DoubleZero vise un lancement sur le mainnet d’ici la mi-octobre, avec l’espoir de prendre en charge un million de transactions par seconde dans les prochaines années. Le hardware apparaît non comme un élément auxiliaire, mais comme un noyau idéologique qui nous propulse vers des systèmes fluides, évolutifs et souverains.
Cette conversation ne porte pas simplement sur la décision de Federa de se lancer dans la création de DoubleZero — elle offre un plan à tous les bâtisseurs : acceptez l’invisible, remettez l’arbitraire en question et concevez des réalités faites pour durer.
Les câbles les plus silencieux portent les convictions les plus fortes.
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